Ce blog est né à Paris (alors que le terme « blog » était encore cool, Instagram balbutiant et mes nuits courtes sans lien avec des biberons). A l’époque, je croyais encore que seule la vie parisienne valait la peine d’être racontée, je maquillais ma ville d’origine sur ma bio Facebook – qui déjà n’étais plus très cool – pour indiquer que j’avais grandi à Lyon, et racontais à qui voulais l’entendre que j’étais une citadine pure jus.

Et puis un jour, à l’aube de la trentaine, avant même d’avoir l’idée d’avoir des enfants : j’ai eu envie de partir. Tout allait tellement vite que le dimanche semblait succéder au lundi, alors que j’étais sortie chaque soir de la semaine. J’ai bien essayé de me mettre à la méditation sur les conseils d’un ami surfeur qui me disait que c’était le meilleur remède à cette impression de temps qui file entre les doigts, mais j’étais vraiment trop occupée pour avoir le temps de méditer.

Avec Seb, on s’est lancé un défi. Il voulait vivre à Lyon (dont je faisais semblant d’être originaire, mais qui n’est quand même pas si loin de Villefontaine) et moi à Lille (dont il n’est pas tout à fait originaire non plus puisqu’il a vécu à Villeneuve d’Ascq. Cette ville a sensiblement le même profil que celle dont je suis originaire. On dit d’elle que c’est une ville nouvelle « réussie ». Je ne suis pas sûre de comprendre à l’aune de quoi est jugée cette réussite quand je parcoure ces immeubles HLM et ces centres commerciaux sans fin qui ont artificialisé une nature qu’on devine encore entre les trottoirs).

Il a gagné, trouvé un job à Lyon, et je l’ai suivi mais pas exactement là où on avait prévu d’atterrir.

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La vie a beaucoup plus d’imagination que nous.

C’est de François Truffaut, et je suis bien d’accord avec lui.  

J’avais pensé exporter ma vie parisienne dans une ville plus petite, dont j’ai toujours senti qu’elle m’appartenait un peu, même après être partie.

Apercevoir la basilique de Fourvière, surmontée de sa statue de Saint Michel en train de vaincre le dragon dont mon trisaïeul est le sculpteur (grand père de mon grand-père pour ceux qui ne maitriseraient pas le vocabulaire généalogique) me faisait me sentir à la maison. Alors que je n’ai vécu à Lyon que 4 ans, il me semblait avoir un droit sur cette ville.

Plus que de rentrer à Villefontaine : autrefois village de 300 habitants dans lequel mon papa a grandi, défiguré par la modernité qui compte aujourd’hui 19 000 habitants, beaucoup de HLM et de ronds-points avec des noms de villages lointains jumelés (Kahl a.Main et Wolfen en Allemagne, Gremda en Tunisie, Salzano en Italie), dont on ignore ce que ça peut apporter, et à qui.

J’ai toujours ressenti une nostalgie très forte en revenant à Villefontaine, d’une période que je n’ai pas connu. L’impression d’avoir grandi dans un paradis perdu dont mon oncle Paul me racontait la joie des années 70, les voitures sans ceinture, les foins, le cheval.

Je n’ai connu que les HLM et une zone commerciale dont les plans de rénovation urbaine successif n’ont jamais réussi à endiguer la frustration et la violence latente.

NERF et Transformers

Le 26 octobre, j’aperçois Fourvière et sa statue. Je suis venue de Paris pour un entretien d’embauche chez Mercuri Urval, un cabinet de recrutement dans lequel le hasard (existe-t-il ?) a voulu qu’une amie travaille, et me recommande pour un poste « en région Rhône Alpes ».

Je rencontre un recruteur qui fait une analyse si juste de ma personnalité qu’il me déroute « vous avez rempli le questionnaire en vous disant que vous êtes une littéraire créative et que vous n’aurez le poste qu’en vous faisant passer pour une experte comptable rigide passionnée de rigueur ». Oui à tout. Il me recommande, et je me retrouve pour un 2e entretien dans un endroit inconnu jusqu’alors : Le Technolac du Bourget du Lac.

Sur une échelle du cool qui irait de 1 à 10, on est aux alentours du 2. Mon père me conduit passer l’entretien (j’ai mon permis depuis 10 mais à Paris avoir le permis est à peu près aussi utile qu’emporter son shampoing de plus de 150 ML pour un vol cabine en avion).

Plus nous approchons dudit Technolac, plus j’ai le cafard. Il fait gris, la montagne immense et sans neige austère. Le « technolac » est une succession de bâtiments des années 80 qui ne sont pas tout à fait ce qui se fait de mieux en matière d’architecture… Je travaille à l’époque dans le 16e arrondissement de Paris, dans les anciens bureaux de Claude François au 122 Boulevard Exelmans. Je déjeune au Murat, aperçois parfois Omar Sy qui déjeune à la table d’à côté. Et Bernadette Chirac – dans un autre registre – à la brasserie d’Auteuil. Le décalage avec cette zone industrielle encastrée dans les montagnes est fort, et me fait l’effet d’un repoussoir absolu.

Finalement, après être entrée chez Hasbro, avoir aperçu un poney rose « My Little Poney » suspendu au plafond (on est en 2016 je n’ai pas encore la story facile, je me contente de partager sur Whatsapp), m’être assise sur un pouf au milieu d’un arsenal NERF multicolore, j’ai passé un entretien plein de promesses, rencontré deux des bonnes fées qui ont fait le pari de me recruter et peu de temps après je quittais Paris pour de bon ! J’allais être cheffe de marque et m’occuper de deux marques qui feraient de moi la « copine de maman » la plus cool, et de loin : NERF et Transformers.

« Tu sais que My Little Chambéry ça n’existe pas ? »

Réunion au sommet. J’annonce à mes copines que je pars. On est chez Sophie, la première à être enceinte (ce qui me semble à l’époque être un non évènement. Je suis heureuse pour elle, elle semble contente, mais je passe complètement à côté de la grossesse, et de ce que ça peut soulever de bonheur, d’angoisses, de questions…). Les réactions sont hilares, comment passer des agences de pub parisiennes et des soirées électro de l’Elysée Montmartre à CA ?

Plusieurs copains – moi comprise, je suis bien obligée de le reconnaître – pensent que je ne tiendrai pas six mois. C’est étonnant de partir quand on aime son boulot, ses amis et son quotidien. Je ne sais toujours pas pourquoi je l’ai fait : j’avais l’intuition qu’il y avait mieux ailleurs. Et j’avais raison.

Les premiers mois ont été laborieux, et ont plutôt plaidé dans le sens de la folie passagère. Seb travaillait à Lyon, moi en Savoie, et nous vivions entre deux. Je partais à 7h15, et rentrais à 20h45 dans un petit pavillon qui représente tout ce que je déteste : une maison tout juste sortie de terre. Sans charme et sans âme, copie conforme des voisines dans une allée fraîchement goudronnée, là où avant il y avait encore de l’herbe. Ces lotissements qui poussent de partout, comme des champignons et qui bout à bout créent l’équivalent de ce département que chaque année on goudronne.

« Un kilomètre »

En juillet, soit 6 mois après avoir entamé cette vie faite de trajets interminables sur l’autoroute et de pause pour aller pleurer aux toilettes parce que je ne comprends rien à tous ces chiffres dont on me parle à longueur de journée, de weekends studieux durant lesquels je m’autorise une sortie pour prendre l’air, on fait un pot d’équipe. Pour la première fois, je découvre que le fameux Technolac porte ce nom parce qu’il est à côté…d’un lac. Le plus grand lac naturel de France. Le choc. Mes trajets quotidiens se résumaient à la cantine les jours de fête, la cafét avec un sanwich devant mon ordinateur le plus souvent et je n’avais pas réalisé qu’à moins d’un kilomètre, la nature dont je déplorais la disparition partout où j’allais était sous mon nez.

Ce soir-là, dans la lumière si gaie du mois de juillet, je suis tombée amoureuse de ce paysage : du contraste entre la placidité du lac, et les montagnes accidentées qui l’entourent. Je peux dater précisément le jour où j’ai su que je resterai pour toujours.

« Lâcher la deuxième main »

A l’époque avec Seb, on vivait à Jacob-Bellecombette. Une maison tout aussi neuve que la précédente, mais dans le jardin d’une dame que nous aimions beaucoup, qui avait décidé de « faire construire » (sans doute l’une des expressions au monde que j’ai le plus en horreur et qui me rend habituellement les gens très antipathiques) pour se sentir moins seule après son divorce et le départ de ses enfants.

On avait décidé de lui cacher qu’on arrivait avec Mia dans nos valises, qui était à l’époque à mi-chemin entre un cabri et un chien de cirque. Quand elle l’a découvert, elle nous a sauté au cou (de joie !) pour nous dire qu’elle n’avait jamais osé reprendre un chien depuis la mort du sien. Pas de doute, on était arrivés au bon endroit.

Mais rapidement, la nature environnante ne nous a plus suffit. Vivre au pied du Granier, faire une mini-rando quotidienne est devenu addictif, et on s’est pris au jeu « des gens d’ici » dont on ironisait sur le total look Quechua il n’y a pas si longtemps. On a découvert que la vie au vert, ça nous rendait heureux, et que les bars ne nous manquaient pas tant que ça.

La suite logique de cette abstinence d’alcool, et de ce regain d’activité a été assez logiquement un bébé. Louis est arrivé et s’est rapidement mis au pli de la mini-rando quotidienne dans sa poussette 4×4 de montagne. Cela n’a pas été plus reposant qu’une Yoyo dans le métro : on s’est fait charger par des dindons étonnamment agressifs, par des vaches qui trouvaient la couleur rouge de notre poussette 4×4 visiblement un peu trop aguicheuses, mais on a pris un plaisir fou.

« Vous n’allez pas aller de l’autre côté du tunnel quand même ? »

Quand il a été question d’acheter une maison, on a évidemment éliminé tout ce qui venait de sortir de terre (ou PIRE ! qui allait être construit) pour chercher un endroit avec une âme, et si possible un jardin.

En Savoyards débutants,  nous n’avons pas restreint nos recherches : on a ratissé large.

Ce qui nous a amené dans un endroit dont nous n’avions jamais entendu parler, l’avant Pays Savoyard. Quand on s’est ouverts à nos copains sur place de ce choix géographique, là on encore, on a bien fait rire tout le monde. Visiblement, de l’autre côté du tunnel, ce n’était plus tout à fait la Savoie, c’était « le Mordor » un endroit dont personne ne savait très bien ce qu’on y trouvait, mais on savait en tout cas qu’il ne fallait pas y aller.

Pas farouches, et sous le charme de la photo d’une annonce, on s’est armés de courage et on traversé le fameux tunnel pour réaliser qu’on connaissait ce côté-là : c’était à côté de l’Abbaye d’Hautecombe qu’on adorait et où on se rendait de temps en temps.

On a visité la maison de l’annonce. Elle était petite, ce n’était pas la plus belle, mais en passant la porte avec Seb : on s’est regardé et on s’est dit que c’était là qu’on voulait vivre. La visite s’est poursuivie, elle a plutôt eu l’effet de me décourager devant l’ampleur de la tâche mais on était certains que c’était dans cette maison là qu’on allait vivre.

Exactement trois ans plus tard, et un bébé en plus, l’histoire nous a donné raison.

La vie cernés par les vignes dans un village de 300 habitants tient ses promesses. Quelle que soit la musique, rentrer à la maison en regardant le paysage me donne l’impression que j’écoute la bande originale d’un film fabuleux.