Alors que la Santé Mentale a été érigée – légitimement – en grande cause nationale 2025, que les premiers secours en santé mentale se sont imposés comme aussi essentiels que les gestes de premiers secours, le Louvre interroge la figure du fou et éclaire son époque magistralement avec une exposition à la muséographie exceptionnelle.
L’exposition se concentre sur la représentation de la figure du fou, du XIIIe siècle à la période romantique, et illustre de façon émouvante l’étymologie du terme « fou », du latin médiéval follis, qui signifie « souffle »… idéal pour s’aérer l’esprit.
La première partie consacrée au moyen Âge est particulièrement émouvante, et présente des extraits de reproduction de Bibles du XIIIe siècle que l’on croiraient écrits la veille. On y découvre les « Marginalia », ces personnages grotesques dans les marges, dessinés pour offrir un contre champ, un regard plus léger sur les textes de cette époque qui n’avaient rien de récréatif, comme le très sérieux livre de Tobie sous nos yeux.
Au Moyen Âge, le fou est celui qui refuse Dieu, dans une société où le catholicisme est religion d’Etat. Le fou refuse la pensée dominante… et s’installe avec espièglerie à la marge.
Pourtant, il arrive aussi que le fou soit celui qui embrasse le catholicisme de façon radicale, comme en témoigne la trajectoire de St François d’Assise qualifié en son temps de « jongleur de Dieu ».
« Que personne ne s’abuse : si quelqu’un parmi vous se croit sage à la manière de ce monde, qu’il devienne fou pour être sage ; car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu. » – Saint Paul, Premier épître aux Corinthiens, 3, 18.
Né dans la riche bourgeoisie italienne, François d’Assise – le « Très Bas » sous la plume de Christian Bobin – abandonne le brillant avenir militaire auquel il est promis et renonce publiquement à tout héritage devant l’évêque d’Assise pour adopter une vie de pauvreté radicale, de prière, et de service aux autres. « Ils sont fous ces cathos ! ».
L’amour divin n’est pas le seul à nous plonger dans la folie. « L’amour ouf », en ce moment sur les écrans, reprend un autre grand thème du Moyen Âge : le sentiment amoureux qui nous dépossède, et nous fait plonger – avec délice – dans la folie.
Loin de l’amour courtois codifié, contenu, lointain, l’amour fou renverse l’ordre établi… Il est représenté dans les riches demeures sous les traits d’Aristote chevauché par la belle Phyllis.
Cette scène reprend une fable popularisée dans l’art médiéval : Aristote, philosophe et précepteur d’Alexandre le Grand, met en garde son élève contre les distractions de son amour pour Phyllis. Furieuse, elle décide de séduire Aristote pour lui donner une leçon. Sous le charme, il accepte de se mettre à quatre pattes pour qu’elle le chevauche. Alexandre, témoin de la scène, comprend la vulnérabilité de son maître face aux affres de la passion.
Progressivement la figure du fou va symboliser la luxure, la dimension lubrique et obscène de l’amour.
Au gré des siècles, elle évolue mais incarne toujours les interdits, cette facette trouble et terriblement humaine contre laquelle nous luttons tous avec plus ou moins de succès. A mesure que l’on avance dans l’exposition, impossible de ne pas nous interroger la coexistence en chacun de nous de « la vierge sage » mesurée et consciente et la vierge folle, qui oublie la bienséance pour maintenir la flamme allumée.
En pointant les lignes rouges de l’époque, en campant dans la marge, le fou lui permet paradoxalement – du grec « para » contre, et « doxa » opinion, à rebours de ce que tous imaginent – de tenir. Il rappelle à celui qui est du bon côté qu’il ferait mieux d’y rester. Le fou se dévoue.
Vient ensuite la période du fou du roi. Cette figure emblématique qu’il me semblait connaître, et dont le sens – comme toujours avec les supposées évidences – m’échappait.
L’introduction du fou à la cour s’inspire d’une œuvre médiévale qui met en scène une série d’échanges entre le sage roi Salomon et Marcolf, un personnage bouffon qui incarne le bon sens populaire. Ce dialogue, confrontation d’esprit, met en scène le « fou » Marcolf qui contredit le roi de manière humoristique et irrévérencieuse.
Salomon : La sagesse est l’héritage le plus précieux de l’homme.
Marcolf : Peut-être, mais c’est avec de l’or et de l’argent qu’on achète le pain.
Les fous du roi s’inscrivent dans cette tradition : divertir la cour, mission ô combien sérieuse si l’on se fie à la qualité des gravures, médailles et portraits qui les reproduisent ; sans écran, la « comédie humaine » est au premier plan. Mais aussi, proposer un miroir de la société et adresser des vérités en les enrobant ; dans un registre humoristique.
Le fou, figure marginale devient si centrale à la cour qu’elle intègre les jeux de l’époque : l’atout au tarot dont la reproduction superbe du premier jeu connu est là aussi un point d’orgue de l’exposition. Cette carte sans chiffre qui, aujourd’hui encore, symbolise la liberté et l’abstraction des conventions sociales.
Mais aussi dans le jeu d’échecs où le fou ne sait se déplacer qu’en diagonale et dans tous les sens. « Out of the box » comme disent les anglais pour une idée qui sort des schémas habituels.
A ce stade, cette exposition a tout d’un « éloge de la folie », du nom de l’ouvrage d’Erasme en 1511 qui use de ce miroir de la folie pour critiquer les comportements absurdes de son époque. Et sa citation en exergue de la salle qui nous emmène au XVIe siècle nous rappelle que penser son époque folle est universel, et fécond pour la littérature.
C’est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous Erasme, Elogie de la folie 1511
Mais vient ensuite une période de bascule, dans laquelle la folie n’est plus représentée durant le siècle des Lumières, avant de revenir dans les représentations au XVIIIe. Ici, il n’est plus question de rire. La folie est intimement associée au tragique. Les teints sont verts, les yeux hagards, on tente d’exorciser le mal qui hante même les plus puissants.
L’exposition s’arrête à la période du Romantisme. Impossible de ne pas s’interroger en sortant sur la représentation et la place du « fou » aujourd’hui. La marge pourvoyeuse de drôlerie et de seconde lecture sur le quotidien semble désormais trop effrayante pour être représentée. Qui serait le fou aujourd’hui ?
Le contexte anxiogène nous a rendus allergiques à l’incertitude et « la marge », imprévisible et frondeuse, est perçue comme un facteur de déstabilisation supplémentaire. Et tout semble si fragile que la marge ne nous semble peut-être plus si éloignée…et si demain, nous aussi on passait de l’autre côté ?




